Romance Studies
This collection of 21 stories written between 2015 and 2024 is now available as an online book.
Écriture en lignes
This collection of 21 stories written between 2015 and 2024 is now available as an online book.
Suite à Comme un arbre, dont l’objet était l’actualité du monde à travers la lecture de multiples quotidiens, le projet du Demi-journal fut d’écrire un jour sur deux, pour que l’autre la muse mûrisse un peu, un poème inspiré du mien, de quotidien, aussi bien celui de ma vie extérieure que de mon univers intérieur (pas plus intime pour autant).
Demi-journal parce que ces poèmes étaient écrits un jour sur deux.
Demi-journal parce que même si c’était inspiré de mon quotidien, toutes les excuses étaient bonnes pour faire de la fiction. Tout y est donc à demi vrai, puisque je l’ai à demi inventé.
Le Demi-journal, tome 1 (247 poèmes du 23 mars 2018 au 16 décembre 2019) est disponible sur Amazon.
Des tomes 2 (225 poèmes du 3 mai 2020 au 2 décembre 2021), 3 (178 poèmes du 13 janvier 2022 au 27 février 2023) et 4 (71 poèmes du 20 décembre 2023 au 4 juillet 2024) existeraient.
Une sélection pour lecteurs pressés, Demi-portion, serait même sur le marché de l'édition de poésie...
Les fumigènes embrument le stade autrichien avant le début du match de Ligue Europa entre Salzbourg et Marseille.
La sueur des participants ruisselle ainsi que le venin des journalistes en attendant les prolongations.
À la fin le vainqueur exulte le perdant est au désespoir et je bois indifférent ma tisane.
***
Le pressing, c’est fatal quand les attaquants reculent chacun plus apeuré de perdre le ballon au point d’en oublier la beauté d’échouer encore et encore, en essayant d’attaquer la ligne de but.
(Argentine-Croatie, 59è minute)
***
Les prolongations, c’est toujours plus tendu donc brouillon, mais intense et sans être beau on peut dire que c’est excitant
même quand, ainsi que c’est mon cas, l’on se moque du résultat autrement que pour ses qualités dramatiques.
(Russie-Croatie, 97è minute)
***
Joie populaire, ô l’allégresse sans autre objet que les couleurs d’un drapeau : ombre divine, beauté pure sans la fatigue de l’idée, du travail ni de la récompense.
C’est qu’on s’épargne bien des progrès en vénérant les rebonds d’un ballon comme autrefois les entrailles de poulets.
***
Enfin, le football est une chose ; l’amour, une autre.
Dans les deux cas le score n’est fixé qu’au moment où l’arbitre fait retentir le coup de sifflet final.
Mais en amour on ne connaît pas la durée du match.
À la fenêtre, il neigeait sur Moscou.
Les flocons tombaient comme des cendres venues de feux lointains, éteints peut-être entre temps.
Les flocons tombaient en trajectoires imprévisibles comme sur les humains la mort.
Les flocons tombaient, recouvraient la route et le parking et mes rêves de te revoir un jour.
Violette, la fumée déferlait sur le ciel de Moscou pâle, bleu et doré par le crépuscule à 15 h 30.
La fumée déferlait, horizontale et lasse, laissant sous son dos plat de violets ronds d’écume surgir, puis tournebouler sur les toits
des hangars, des usines alignés au fond du champ de givre qui me rappelait au moment des adieux ton sourire glacé.
L’eau de la Moskova était noire entre les fragments de glace brisée, comme le ciel et les arbres noire et comme une promesse.
Luisaient la glace et en face les tours du ministère de la Défense et autour de moi la neige entre les arbres et sur le quai.
Je t’ai désirée ce jour-là, barbare comme un souvenir, et puis j’ai vu flotter les pattes prisonnières d’un carreau gelé qui descendait le fleuve, un canard digne.
Envie de m’allonger sur le banc de ce bar comme sur le quai du port avec les clochards :
un renoncement à la décence de rester vertical en public quand je suis bancal en privé.
***
Ça, c’est l’état neutre des rapports humains : l’indifférence mêlée de respect qu’on a pour autrui quand autrui boit — respect du droit de chacun à son espace de boisson.
Mais en fait non : le serveur gagne son pain, sa politesse est artificielle, conditionnée du moins ; l’ensemble de l’espace est régi par la loi du patron qui l’impose pour son bénéfice (pas de bagarres, ne pas déranger les autres pour qu’ils consomment tranquille) et repose sur la loi du pays au besoin.
Espace où les individus ne s’agressent pas non par respect les uns des autres mais de la loi qui nous permet de boire.
L’état neutre des rapports humains c’est l’agression.
***
Quand on rencontre quelqu’un qu’on connaît, qu’on va laisser approcher de soi plus qu’on ne laisse les inconnus — à portée d’attaque :
alors, même si on le connaît bien mais juste au cas où, pour rappel, on lui montre les dents.
***
Le rapport aux autres est fondé sur la peur que l’autre attaque.
On a tous la capacité d’attaquer.
Le crime, c’est de la prendre à son compte pour profit ou plaisir.
Ce dont on a tous le désir.
Et donc, puisque autrui alors désire ainsi nous attaquer, devoir de nous défendre.
***
Le plus simple : se montrer loquace et à l’aise pour s’inscrire dans l’ordre social, qui protège la plupart du temps.
Seul, on compte sur ses propres ressources : ce sera trop d’effort de m’attaquer moi, suggestion indirecte d’en attaquer plutôt d'autres.
En restant ainsi seul et silencieux, plutôt que de jouer l’ordre social, je représente un danger pour les autres qui le savent et bien me le rendent.
***
Je ne peux donc pas m’allonger sur ce banc.
(Prague, 10/1/12)
Brad, mon mari, vient me voir tous les jours depuis que je suis dans cet hôpital, mais je ne lui ouvre pas ma porte. Je ne veux voir personne. Je ne veux plus rien voir. J’aimerais ne plus être là et ce n’est qu’une question de temps avant que j’y parvienne.
Au Texas, dans un hôpital psychiatrique, Donna ressasse le drame qui a frappé sa famille. Tout commence quelques mois plus tôt, lorsqu’un coup de téléphone matinal bouleverse son mari, Brad, qui lui révèle alors un macabre secret enfoui dans son passé. C'est toute leur existence qui menace de s’effondrer et Donna va lutter pour l’avenir de sa fille, quel que soit le prix à payer. À mesure que progresse son récit des faits, elle entend démontrer à sa psychiatre qu’elle va mieux, et qu’il faudrait la laisser sortir et retrouver sa vie parfaite.
Nulle part où poser sa tête, JJ Bola, Mercure de France, 2022. Le chant de la pluie, Sue Hubbard, Mercure de France, 2020. Fugue mexicaine, Chloé Aridjis, Mercure de France, 2019. Les étonnantes aventures d’Aaron Broom, A. E. Hotchner, Mercure de France, 2019. Pauvres Millionnaires, Diksha Basu, Mercure de France, 2018. Trahir, Helen Dunmore, Mercure de France, 2017. La Forêt d’Oultre-Monde, William Morris, KDP, 2016. Du même sang, Tony Birch, Mercure de France, 2016. Une Antigone à Kandahar, Joydeep Roy-Bhattacharya, Gallimard, 2015. Le frère de sa meilleure amie, T.J. Dell, Montlake Romance, 2015. Déjà trop tard, John Rector, Thomas & Mercer, 2015. Un soupçon de mensonge, Gary Ponzo, Thomas & Mercer, 2015. Hackeur et contre tous, Dave Buschi, Thomas & Mercer, 2015. Les Étoiles fixes, Brian Conn, Aux forges de Vulcain, 2013. Pour les femmes, Thomas Rain Crowe, Aux forges de Vulcain, 2011.
La Victoire d'Emily, Rhys Bowen, Amazon Crossing, 2022. Noyer sa peine, Melinda Leigh, Amazon Crossing, 2022. Les Carnets de Venise, Rhys Bowen, Amazon Crossing, 2022. Vengeance glacée, Melinda Leigh, Amazon Crossing, 2021. L'Enfant toscan, Rhys Bowen, Amazon Crossing, 2021. Mortel déjà-vu, Melinda Leigh, Amazon Crossing, 2021. Un bon jour pour mourir, Mark Edwards, Thomas & Mercer, 2020. Le droit et la morale, Marcia Clark, Thomas & Mercer, 2019. Le droit du sang, Marcia Clark, Thomas & Mercer, 2018, Les Bienheureuses, Louise Voss & Mark Edwards, Thomas & Mercer, 2018. Marquée à vie, Emelie Schepp, Mosaic, 2017. Sur tes pas, Mark Edwards, Thomas & Mercer, 2016. Les Écorchées, Robert Ellis, Thomas & Mercer, 2016.
Étouffer la révolte — La psychiatrie contre les Civil Rights, une histoire du contrôle social, Jonathan Metzl, co-traduction avec Alexandre Pateau, Autrement, 2020.
Macbeth, William Shakespeare, compagnie le Tiers-Théâtre, 2002.
First published in The Erozine, 2024, reprinted in Pink Disco, 5, 2024. Exists in French as “La Cerise”
After dinner, as dusk deepened under the cherry tree—it was the end of summer and while they already fell earlier, nights were still warm—we talked about our love lives and sexuality. As the conversation progressed and we derived, from small personal revelations, a growing sense of intimacy, I noticed that she seemed, now, quite attracted to me; probably eager, as was I, to feel sexually alive again after divorce, or just plain horny. For ever longer moments, she would maintain eye contact and smile, joyfully, unashamedly inviting, confirming what I had secretly hoped: that she, like I, had pursued this private high-school reunion, twenty years after last seeing each other, with erotic if not intentions, at least imaginations.
I remembered how, as a teenager, simply meeting her gaze like this used to give me severe bouts of feverish, irrepressible vertigo. Even in the constrained environment of a classroom, I felt myself plunging toward her, swallowed by the space that separated, but really joined us, melting my youthful heart as I fell uncontrollably, vanquished beyond volition by the inscrutable clarity of her eyes, until she distractedly looked elsewhere, at the teacher for instance, at her half-chewed pencil, and, holding myself back at the edge of my chair, I learned about loneliness. Oh, how I had loved her! and suffered from lacking the strength or wits to interact with her while in (or even after, such was the impact of) that state of upheaval! The intervening years at least had made me, I now observed, a more stable person, able to sustain the sight of these particular twin suns.
Yet they had also allowed me to identify my limitations as a sexual participant. Not wanting to repeat the sorry encounters of my past, I decided to show some maturity and lay my cards on the table.
“You know, outside of the two people that I had those long-term relationships with since high school—when I was a virgin, as I'm sure you knew then or have figured out by now,” this eliciting a small smile from her, “I was never able to have a sexual relationship just for the fun of it. In love, I'm intense and liberated; but outside of that, when I flirted with people and we ended up naked, I was always too uncomfortable to go beyond basic preliminaries. I would either not be able to perform, or make a stupid move or comment that radically broke the mood: one way or another, it's never really worked out well for me and I'm convinced by now that it is a part of who I am. Love is godly, love is pure, and I can do that. Simple human sexuality, though, seems out of my reach. So at this point, I would rather spare myself and others the embarrassment—regardless of how much desire I may feel while the encounter is only an imagined, anticipated possibility.
“But there is one way that I've been able, a couple of times, to feel sexually liberated without deep love being previously declared, and that was when some form of kinky ritual was observed.”
This time, she smiled widely.
“Yeah? Like what?” she interjected.
“Well, it's sort of cheapening to tell precise stories of these kinds of things, but for instance —” I looked at her and marked a brief pause for maximal effect, “for instance, have you ever been tied up?”
“No!” she exclaimed with a single gurgle of laughter. Then she stopped and thought about it. “No, but what does it do?”
“Well, what I have in mind is for one of the partners to be tied up to the feet of the bed, with knotted scarves for example, by one's wrists and ankles. Lying on one's back, able to wriggle but unable to move away or set oneself free, entirely at the mercy of the other partner who can caress and kiss and stroke at his or her complete discretion… What it does is mostly to the one who is tied up: you feel vulnerable. Although you trust the other, you have given up control of your body and, technically, your life. The other could do anything to you, and that triggers something instinctive, primal, disturbingly intense, in the form of extreme arousal…”
“When you describe it like that…” she said and left her sentence unfinished.
I drank a sip of wine, waiting, looking at her. She reached for her own glass and, without batting a lash, brought her lips to its rim.
“Would you like to try it?” I said—which made me feel psychologically naked and vulnerable already and, as such, excited, while also proud of my new strategy: talking to women, telling the truth about myself. Never would I have guessed, as a teenage boy, that it was so simple! And yet impossible until one knows enough about oneself.
She swallowed her wine and smiled again. She had beautiful teeth which gleamed in the darkness.
“I might…” she said, pointing a cherry stem in my direction. “But you get tied up first.”
***
While she was in the bathroom, I undressed and prepared a selection of scarves and silk ties for her to choose from. She came back, still dressed in her jean skirt and wide purple t-shirt, underneath which a black lace bra had imprinted a teasing tracery all evening long, and I lay on the bed. She took off her black leather sandals.
“You know how to make a good, solid knot?” I inquired with a hint of male arrogance.
“Yep. This girly's sailed before.” she said and knelt on the bed, picking a scarf and getting to work on my left wrist.
After I was all tied up, she stood and unhurriedly removed her skirt, t-shirt and, excruciatingly, bra. She had large, white breasts with dark pink, grainy areolas and pointy nipples. I was salivating abundantly. She walked to the foot of the bed and faced me, over my parted limbs; looking me all the while in the eyes, she removed the black, triangular underwear that had heretofore concealed her sex. She wore a slim, dark bush that matched her black hair, which she presently untied and loosened upon her shoulders.
Then, casually, she touched my big toes, first one, then the other, and slowly moved to my shins with the tip of her fingers, while progressively bending over the bed, bringing her knees on the mattress in between my strapped ankles, and her torso hovering above me until her nipples began to tease my upper thighs, while her long, dark hair brushed my stomach and chest. I was madly erect already.
Her face came close to mine, so close that I felt faint, plunging into her dark brown eyes, darting quick looks at the beauty mark above the left corner of her mouth, the intricate design of her ears, the softest line around the edge of her cheekbones, and returning ever to be consumed by the two black suns with their matching halos of lashes.
“This is fun.” she whispered.
“Yeah…” I answered in a raspy voice.
She saw how excited I was and smiled, then broke off and sat on the bed next to me.
“So… What are we going to do with you…” she said musingly. Then a thought occurred to her: she jumped up and exclaimed: “Wait, just a second!”
She left the room and I heard her move around the house, opening and closing cupboards and drawers as she went. When she returned, she kept one hand behind her back and set something down by the bed, out of my sight.
“Shut your eyes,” she said.
I heard a silky ruffle, then felt her tie a piece of fabric around my head.
“Now, don't cheat.”
I could not see anything. I could not move. She went back to the foot of the bed and a long silence ensued, in which I heard only the sound of my heavy breathing, and felt the warm tug of my erection, the rest of my cold skin exposed to the unknown.
Then there was, by my belly button, a light stroke, unnerving and slightly ticklish, like the tip of a feather. It made a few curves on my stomach, then ascended to my chest, surfed on the hair of my sternum and swirled sideways to my nipples, which hurt sharply when touched, stimulating all the more the erectile blood flow that pumped through my swollen perineum. Then the stroke traversed my armpits, slowly probing the hairy, sweaty hallows, and rising along my biceps, sending wave after wave of nervous shivers down my spine.
I was in a trance, twitching, moaning, pulsating with every muscle, every inch of sensitive skin. I felt her weight shaking the mattress, then, suddenly, at the center of my aroused body, infinite warmth enveloping my member, progressively engulfing it until it was all gone and, at the same time, her buttocks came to rest on my thighs.
I believe that I moaned uncontrollably, but she gave me no respite and began riding me, starting imperceptibly slow and progressively accelerating, while I felt a now familiar stroke on my neck and cheek, on my forehead and down my nose, on my lips, back down to my throat and into the small notch between my clavicles, then down my chest again, while she kept quickening the movement of her hips, the friction of her pubic bone on mine, the mutual appropriation of our incandescent sexes into one eternal and volcanic SEX.
There was a loud, guttural cry, then suddenly she ripped off the scarf that had been covering my eyes. She was a Gorgon leaning above me, her hair flowing darker than the night from all around her head, falling down enveloping my face, enclosing us in a tunnel of musky, undulating animality of which she was the mistress. Her dark eyes were bolted deep into mine, as deep as my sex inside her body. She smiled with all her shining white teeth and lifted her shoulders, still pounding me at the hips, until she sat on me vertically and I glimpsed, in the hand of hers located where that ticklish, caressing stroke had lately been, on the left side of my ribcage, a knife.
A long, silvery kitchen knife.
While my mind remained incredulous, my body went burning all over with adrenaline. I tried to say something but before I could utter a sound, she raised her arm beside her head, and stabbed with all her might toward my face.
I came, and came, and came, while the pillow next to my cheek exploded in a twirling cloud of white feathers.
I came some more.
The rest of my body was petrified, tensed and arched back in the posture of the dead man that I almost became, that I briefly thought to be. I exhaled the last of my breath, then felt a burning shiver traverse me whole, as life started flowing through me again.
Slowly, I managed to look at her, who had let go of the knife and brought her hands behind her head, stretching forward her magnificent breast, while making small, swiveling movements with her sex, inside which mine showed no sign of receding.
“You're crazy…” I muttered.
She answered only with a broad smile, then rose and brought to mine her lower lips, enticing me to drink, at that flower-like cup, the warm confession of my simple humanity. Rendered obedient anew by this sweet attention, I lapped eagerly, eliciting a long moan, and thought I had reached the pinnacle of pleasure when there slid, mixed with the cream that my tongue was pursuing deep inside, into my mouth a cherry.
_Inédit en français. Version anglaise “The Cherry”
C’était une vieille amie de lycée que je n’avais pas vue depuis près de quinze ans. À l’époque, elle savait que j’étais amoureux d’elle, mais cela n’avait jamais abouti à rien. Nos chemins s’étaient séparés après le bac et puis, nos diplômes en poche, nous avions repris contact sur LinkedIn. Maintenant trentenaires, tous deux récemment divorcés, nous avions convenu de passer une soirée dans ma maison de campagne, à une heure de route du lieu de notre naissance.
Après dîner, sous le cerisier — l’été se terminait et même si les nuits tombaient un peu plus tôt, elles étaient encore chaudes —, nous avions évoqué nos vies amoureuses, nos expériences sexuelles. Durant cette conversation, il m’était apparu qu’elle me trouvait séduisant, désormais ; sans doute mue par le besoin, que je partageais, de se sentir à nouveau vivre sensuellement après la perte d’un partenaire de longue date. Elle soutenait toujours plus longuement mon regard en souriant et, à cela s’ajoutant la tenue charmante qu’elle avait choisie, je me suis pris à espérer qu’elle ait, comme moi, imaginé en ces retrouvailles privées l’occasion d’une rencontre charnelle. Je me souvenais qu’adolescent, de tels moments de contact visuel me procuraient un vertige si intense, même dans l’environnement restrictif d’une salle de classe, que je perdais tous mes moyens et me sentais plonger vers elle dans un tunnel formé par nos pupilles, oubliant tout jusqu’à ce qu’elle rompe le charme en détournant les yeux. Les années écoulées m’avaient apporté, constatais-je, davantage de stabilité.
Mais elles m’avaient aussi permis de mesurer mes limites en tant qu’individu sexué. Ne voulant pas répéter mes maladresses passées, j’ai décidé de faire preuve de maturité et de jouer cartes sur table.
— Tu sais, en dehors des deux personnes avec qui j’ai été en couple depuis le lycée — où j’étais resté puceau, comme tu devais t’en douter ou, du moins, comme c’est certainement clair avec le recul (cela m’a valu un petit sourire), je n’ai jamais su avoir de relation sexuelle juste pour le plaisir. Amoureux, je suis passionné, décomplexé, et même plutôt doué, m'a-t-on dit ; mais sinon, lorsque j’ai poussé le flirt jusqu’à me retrouver dans un lit avec une inconnue, je me suis toujours senti trop mal à l’aise pour dépasser les préliminaires. Soit je restais… inerte, soit j’avais un comportement maladroit, inadapté ou excessif qui mettait rapidement fin à l’aubaine : d’une manière ou d’une autre, ça n’a jamais vraiment marché pour moi et je suis convaincu, désormais, que cela fait partie de ma personnalité. L’amour est divin, l’amour est pur et j’y suis doué. La simple sexualité humaine, en revanche, celle que chacun semble connaître et pratiquer, ne m’est pas accessible. Alors, maintenant, je préfère nous épargner cette gêne, à moi et aux autres, quelle que soit l’intensité de mon désir lorsque la rencontre n’est encore qu’un joli rêve ou une proposition implicite. Mais il y a tout de même un moyen, c’est arrivé deux ou trois fois, qui m’a permis d’être sexuellement libéré sans avoir besoin de sincères déclarations d’amour préalables, et c’était en observant une forme de rituel érotique.
Cette fois, elle a souri franchement.
— Ah oui, comme quoi ? — Eh bien, c’est souvent réducteur lorsque c’est raconté, mais par exemple —
J’ai marqué une pause en lui jetant un regard malicieux.
— Par exemple, as-tu déjà été attachée ? — Non ! s’est-elle exclamée avec un gloussement amusé.
Puis elle a réfléchi un instant.
— Non, mais qu’est-ce que ça fait ? — Eh bien, ce que j’ai en tête, c’est qu’un des partenaires soit attaché aux pieds du lit, avec des foulards par exemple, par les poignets et les chevilles. On est complètement vulnérable, incapable de se soustraire aux attentions du partenaire qui peut à sa guise toucher, caresser, embrasser sans limites… Même si on a confiance en l’autre, on abandonne le contrôle de son corps et, techniquement, de sa vie. Il pourrait tout nous arriver, l’autre pourrait tout nous faire et cela déclenche quelque chose d’instinctif, d’intense et de trouble dont résulte une excitation extrême… — Quand tu le décris comme ça… a-t-elle dit, sans terminer sa phrase.
J’ai bu une gorgée de vin, puis nous ai resservis.
— Tu aimerais essayer ? ai-je demandé.
Par ces trois mots, je me mettais à nu face à elle et, de ce fait, je me suis senti vulnérable, donc excité, ainsi que fier de ma stratégie : parler à une femme, lui dire franchement ce que je ressentais, comment aurais-je pu deviner, adolescent, que c’était aussi simple ? Et pourtant impossible sans suffisamment se connaître soi-même.
Elle a souri à nouveau, ses jolies dents luisant dans la pénombre.
— Ça se pourrait… a-t-elle dit en posant son verre. Mais c’est toi qu’on attache en premier.
***
Tandis qu’elle passait dans la salle de bain, je me suis dévêtu et j’ai préparé une sélection de foulards et cravates. Elle m’a rejoint, portant toujours sa jupe en jean et la blouse d’un rose satiné dont l’encolure en dentelle blanche m’avait taquiné la rétine toute la soirée, et je me suis allongé sur le lit. Elle a retiré ses fines sandales en cuir noir.
— Tu sais faire des nœuds qui tiennent ? ai-je demandé avec un brin d’arrogance mâle. — Ouaip. J’ai fait un peu d’escalade, a-t-elle répondu en prenant un foulard et en s’attaquant à mon poignet droit.
Une fois mes quatre membres fermement attachés, elle a retiré sa jupe d’un coup de hanches et, délicieusement, fait glisser la blouse lentement sur sa peau, levant les bras croisés jusqu’à s’extraire du fin vêtement qui a flotté jusqu’au sol. Ses seins bruns et vivaces, avec des auréoles d’un brun plus sombre, ont pointé sur moi leur perceptible excitation. Je salivais abondamment. Puis elle est revenue au pied du lit et, me faisant face par-dessus mes jambes écartées, elle a, sans jamais me quitter du regard, ôté la culotte triangulaire qui cachait son pubis. Elle arborait une fine toison noire et bouclée, assortie à ses cheveux qu’elle a détachés, les laissant onduler librement sur ses épaules.
Puis, nonchalamment, elle a touché mon gros orteil du bout des doigts, le droit d’abord, puis le gauche de l’autre main, et fait glisser ses ongles sur mes tibias en se penchant progressivement sur le lit, posant les genoux entre mes chevilles ceintes de soie et inclinant le torse jusqu’à ce que ses tétons durs viennent frôler mes cuisses, tandis que ses cheveux tombants me caressaient le ventre, puis la poitrine. J’étais déjà la proie d’une folle érection.
Son visage s’est arrêté face au mien, si près que j’ai frémi d’émotion. Depuis mon célibat, je n’avais pas connu de telle intimité. Happé par ses yeux sombres, j’ai tenté de me soustraire à leur étreinte, cherchant secours auprès d’un grain de beauté sis au coin de ses lèvres, suivant la ligne frêle de ses pommettes jusqu’aux lobes délicats percés de perles irisées, mais contraint de revenir toujours à la brûlure d’un double soleil noir aux rayons longs et courbes et papillonnants.
— Je te tiens… a-t-elle murmuré. — Oui… ai-je répondu d’une voix rauque.
Elle a empaumé brièvement la preuve de mon émoi, a souri et s’est écartée, allant s’asseoir au bord du lit.
— Alors… que vais-je donc faire de toi… a-t-elle dit, songeuse.
Puis une idée lui est venue.
— Attends une seconde ! a-t-elle dit en se levant d’un bond.
Elle a quitté la pièce et je l’ai entendue parcourir la maison, ouvrant et fermant placards et tiroirs, puis remonter les escaliers.
À son retour, elle cachait quelque chose dans son dos, qu’elle a posé par terre à côté du lit.
— Ferme les yeux.
J’ai obéi, puis j’ai senti un tissu froid recouvrir mes paupières, des doigts fins et agiles qui faisaient un nœud derrière ma tête et le serraient fermement.
— Ne triche pas.
Je ne voyais plus rien. Je ne pouvais pas bouger. Je l’ai entendue faire quelques pas, puis un long silence s’est installé, rompu seulement par ma respiration haletante. Mon sexe brûlant était tendu à l’extrême, tandis qu’un courant d’air frais parcourait le reste de ma peau exposé à l’inconnu.
J’ai senti, près de mon nombril, un effleurement d’une extrême légèreté, comme la pointe d’une plume, qui a tracé quelques courbes sur mon ventre, y éveillant d’interminables frissons nerveux, avant de remonter vers ma poitrine, frôlant les poils du sternum puis taquinant mes tétons. Ceux-ci, hypersensibles, ont réagi à la douleur en envoyant davantage encore de flux sanguin dans mon périnée palpitant. Puis la caresse a traversé mon aisselle gauche, explorant lentement ses vallons moites et velus, et grimpé sur mon biceps, trouvant partout des correspondances insoupçonnées qui me transperçaient de plaisir.
J’étais entré dans une sorte de transe, tremblant, gémissant, fourmillant d’élans intenses et toujours réprimés par mes liens, ce qui concentrait encore mon désir, l’intensifiait, l’érigeait au centre du lit en un pilier titanesque toujours plus proche des cieux. J’ai perçu au rebond du matelas qu’elle grimpait sur le lit, puis, soudain, sans nul autre contact, une chaleur inouïe m’a enveloppé le membre, l’engloutissant progressivement, irrépressiblement, l’avalant enfin jusqu’à la racine, en même temps que ses fesses venaient se poser sur mes cuisses.
Je crois avoir poussé un long soupir d’extase, mais elle ne m’a laissé aucun répit et s’est mise à me chevaucher, lentement d’abord, puis accélérant, accentuant ses mouvements — tandis que je sentais sur mon cou un frôlement désormais familier, arpentant espièglement ma joue, mon front et l’arrête de mon nez, mes lèvres, descendant sur ma gorge et dans le petit creux entre les clavicules, parcourant encore ma poitrine — et qu’elle accroissait toujours le galop de ses hanches, la friction de son pubis contre le mien, l’assimilation mutuelle de nos sexes incandescents en un unique, éternel et volcanique SEXE en fusion.
Une plainte gutturale s’est élevée, puis une main fébrile a brusquement arraché le foulard qui m’aveuglait. J’ai découvert me surplombant une Gorgone dont la chevelure plus sombre que la nuit ruisselait de son visage au mien, nous enserrant dans un cocon d’animalité ondulante et musquée dont elle était la maîtresse. Ses yeux bruns et ardents me pénétraient jusqu’à l’âme, figeant mon cœur et mon désir en une soumission extatique et complète. Elle a souri de toutes ses dents scintillantes et redressé le torse, sans cesser de me cingler les hanches, jusqu’à être assise verticalement sur moi et j’ai alors aperçu, dans sa main droite, à proximité de l’endroit où j’avais ressenti en dernier cette caresse si subtile, sur la gauche de mon thorax, un couteau.
Un long couteau de cuisine argenté.
Instantanément, une brûlure d’adrénaline m’a envahi les veines, sauvage, instinctuelle, exacerbant toutes mes sensations sans me laisser le temps de comprendre ce qui m’arrivait. Pétrifié, je pense avoir balbutié quelque chose mais déjà, elle levait l’arme au-dessus de sa tête et, de toutes ses forces, l’abattait vers mon visage.
J’ai joui, joui, joui, tandis qu’à côté de ma joue l’oreiller expulsait un nuage de fin duvet blanc.
J’ai joui encore.
Le reste de mon corps était figé dans la posture arquée du presque poignardé, tentant futilement d’échapper à celle qui me tenait absolument, passionnément prisonnier. Le souffle court, j’ai senti un immense frisson me traverser, comme une vague puissante effaçant toute trace du rivage, aplanissant, lavant, purgeant le sable de son écume avant de se retirer, me laissant peu à peu retrouver mes esprits.
Lorsque j’ai osé la regarder, elle avait lâché le couteau et joint les mains derrière sa tête, déployant sa poitrine magnifique tout en effectuant de petits mouvements circulaires avec son sexe, à l’intérieur duquel le mien ne montrait aucune intention de se résorber.
— Tu es folle… ai-je balbutié.
Elle m’a répondu d’un large sourire puis, se soulevant et avançant à genoux, elle a porté aux miennes ses lèvres inférieures, m’offrant d’y boire l’aveu brûlant de mon humanité. Retrouvant à cette douce approche ma docilité, j’ai lapé joyeusement, la faisant gémir d’émoi, et je me croyais au comble du plaisir lorsque j’ai senti, mêlée à la crème dont je me délectais à profonds coups de langue, glisser dans ma bouche une cerise.
À Franek.
Il ressemblait assez à mon idole littéraire, Charles Bukowski : même large carcasse d’échalas alcoolique, même visage vérolé sous une barbe hirsute, même sourire carnassier accompagné d’yeux tristes. — Alors, encore un imitateur ? lui ai-je demandé un jour. — Pour sûr, m’avait-il répondu en anglais. Mais pas comme tous ces guignols qui croient vraiment être Charles Bukowski, moi je sais que je ne suis qu’une imitation. Et pâle, en plus.
C’était en 1993, à Los Angeles. J’enseignais la grammaire française aux gamines de UCLA, tout en essayant de vendre un projet de scénario aux majors d’Hollywood. Le présent montre à quel point j’ai échoué dans ces deux tâches : je ne suis pas scénariste à succès et les américaines parlent toujours aussi mal français. J’habitais un des rares coins encore abordables de West L.A., niché entre Brentwood, Santa Monica et Culver City, où résidaient principalement les chauffeurs et femmes de ménage des gens riches de ces trois quartiers. Derrière la bibliothèque municipale, entouré par des bâtiments administratifs style années 70 et, sur un côté, des terrains de basket, il y avait une sorte de jardin public à l’américaine : des bancs alignés autour d’une plaque de béton, avec quelques fleurs en bacs au milieu et trois arbustes asphyxiés par la pollution. J’y venais pour lire et prendre des notes, observer la vraie vie de la ville, les marchés le mardi et jeudi, le va-et-vient des dames mexicaines le reste du temps. Un jour, j’avais dû m’asseoir sur son banc par mégarde, il s’est affalé à côté de moi en bougonnant un — Permettez… auquel je n’ai d’abord pas cru devoir répondre, mais il a repris … permettez ? Si on partage ce banc, j’aimerais offrir de prendre le côté des mouches… — Pardon ? — Oui, le côté des mouches, vous êtes à côté de la poubelle et les mouches dérangent moins un vieil hurluberlu comme moi… J’en ai trois qui se battent en duel là-haut, a-t-il ajouté en pointant du doigt son crâne dégarni et en m’offrant pour la première fois son fameux sourire. — Vous voulez changer de place, c’est ça ? — Mais uniquement par galanterie, pour vous être agréable… Je l’ai regardé dans les yeux un moment, son regard à lui était impénétrable, je me suis levé sans rien dire pour échanger nos places et j’ai repris ma lecture en espérant que la conversation s’en tiendrait là. Mais il a sorti une canette de bière à 32 cents, l’a ouverte bruyamment — j’apprendrais plus tard que c’était de la bière sans alcool tiède, il m’en a offert à chacune de nos rencontres suivantes mais je ne la buvais pas et la tenais à la main jusqu’au moment de rentrer chez moi, où le premier coin de rue tourné je la versais dans le caniveau ; il devait bien voir que je ne buvais pas, mais n’a jamais rien dit, et encore aujourd’hui j’ignore si je l’offensais ou si c’était une blague, ça aussi — et après en avoir avalé une gorgée, il m’a lancé : — Alors, quoi de neuf ? J’ai tourné la tête vers lui, il me regardait d’un air jovial et expectatif. Ce vieil homme doit avoir envie de faire la conversation, me suis-je dit. — Ben, je sais pas, pas grand chose… Et vous ? — Rien de neuf, vraiment ? — Ben, non.. — Vous voulez dire qu’il ne s’est rien passé dans votre vie ces derniers temps qui vaille la peine d’être raconté ? Vous êtes bouddhiste peut-être ? — Euh, non… — Parce que là je comprendrais, la contemplation, c’est un truc qui me botterait bien — si fallait pas faire le moine, a-t-il ajouté en clignant de l’œil. Mais pour les gens normaux comme vous et moi, faut du neuf, non ? — Ben, si… — Alors vous, quoi de neuf ? J’avais eu le temps de réfléchir un peu pendant qu’il parlait et je pensais pouvoir m’en sortir : — Eh bien, je travaille à un scénario… — Ah oui, ça parle de quoi ? — Ça décrit l’existence d’un jeune français à Los Angeles, qui enseigne à UCLA et aimerait écrire un scénario pour Hollywood. Il habite dans un quartier populaire et il essaye d’imaginer la vie des dames mexicaines qui traversent le jardin public en rentrant de faire leurs ménages chez les riches de Brentwood. Les grands thèmes c’est les histoires personnelles cachées derrière l’injustice sociale, l’implication du sujet narrant dans la naissance-même de la narration, — C’est votre vie, en somme, m’a-t-il interrompu. — Ben, si on veut, mais justement, — C’est pas du neuf, ça, en quoi voulez-vous que ça intéresse quelqu’un ? Si les écrivains se mettaient à raconter leur vie… a-t-il bougonné en se levant pour partir. Je pensais être bientôt débarrassé d’un fou, lorsqu’il s’est retourné vers moi : — Demain, racontez-moi quelque chose de neuf ! Et il est parti sans attendre ma réponse.
Le lendemain, j’étais prêt. Sur le moment, j’avais haussé les épaules et repris ma lecture sans plus penser à l’incident, mais le soir en buvant chez moi du Jack Daniel’s et de la PBR (une bière alcoolisée et fraîche), l’idée m’a frappé d’un coup : et s’il avait raison ? Et si je ne parlais de moi dans mon scénario que parce que je n’avais rien à raconter ? Et si je ne buvais à ce point que parce qu’il ne se passait rien dans ma vie ? Rien de neuf. Peu à peu, d’un verre à l’autre, cette idée s’était affirmée comme une certitude et j’avais un instant contemplé la possibilité du suicide. Mais mon instinct de survie avait prévalu, j’avais avalé quelques shots de Jack de plus pour m’endormir et c’est au matin que je m’étais reposé la question : Quoi de neuf ? Ma gueule de bois avait passé le temps que j’enseigne mes deux cours du matin, et j’avais eu toute l’après-midi pour travailler à du neuf avant de revenir m’asseoir sur le banc. Il était déjà là, côté mouches. Il s’est tourné vers moi et a demandé sans sourire : — Alors, quoi de neuf ? — J’ai couché avec la femme de mon meilleur ami ! Le point d’exclamation m’avait échappé. J’étais comme un gamin qui pense que son caca est joli et qu’il va plaire à son Papa. — C’est tout ? Mais c’est vieux comme le monde, ça, mon garçon. « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain. », c’est dans la Bible. Tu ne le savais pas ? Vu comme ça, c’était moins excitant, ce caca. Et c’est vrai que ç’avait été assez facile : j’avais remarqué depuis un certain temps que Jessica en pinçait pour moi, et puis j’exagérais un peu en disant « meilleur ami », je ne comptais que les amis américains que je m’étais faits depuis dix-huit mois. Ma bière tiède et sans alcool à la main, je me suis levé en jetant : — Bon, on verra demain !
Et ça a été le début d’une grande aventure. Pendant une semaine, je suis revenu chaque jour avec une nouvelle tentative. À chaque fois, il me rembarrait : — Quoi de neuf ? — Je me suis battu avec un videur de boîte de nuit ! — C’est son boulot ! — Quoi de neuf ? — J’ai séduit une journaliste pour passer à la télé ! — Bienvenue à L.A. ! — Quoi de neuf ? — Je me suis fait branler par une vieille masseuse Thaïlandaise ! — T’aimes te jouir sur le ventre ? — Quoi de neuf ? — J’ai séquestré mon collègue de travail ! — Ça lui a plu ? — Quoi de neuf ? — Je suis entré dans un gang de motards ! — T’es le combientième membre ? — Quoi de neuf ? — J’ai assassiné ma proprio juste pour voir comment ça fait ! — Classique ! — Quoi de neuf ? — J’ai mangé le visage d’un clochard ! — Comme ce gars en Floride le mois dernier ? À la fin, j’en rêvais. Quoi de neuf, quoi de neuf ?, croassait le corbeau qui frappait du bec à la fenêtre de mon crâne et finissait par m’arracher les yeux. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, NEUF ! 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, NEUF !, me criait aux oreilles toute une armée de Bukowski, Chinaski, Cherkowski, Szabowski, et ainsi de suite à l’infini, tandis que j’en restais coi. Ma consommation d’alcool en devenait plus redoutable que jamais et ce qui devait arriver arriva : un matin, encore bourré en donnant mon cours, à l’énième étudiante qui me demandait : — Monnsieurr, comment on dit « French kiss » en français ? j’ai roulé une grosse pelle à l’haleine de Jack et j’ai perdu mon job. Ou plutôt : je lui ai roulé une grosse pelle à l’haleine de Jack elle ne s’en est pas plainte, mais une autre étudiante a considéré que c’était du harcèlement sexuel de ne pas l’avoir embrassée elle aussi et s’est plainte le doyen m’a convoqué dans son bureau pour me donner un avertissement je me suis excusé pour aller aux toilettes et croyant y être arrivé, j’ai pissé dans son placard il m’a fait expulser par les agents de sécurité j’ai envoyé mon gang de motards labourer de leurs traces de pneus les pelouses du campus pendant que je cassais la gueule au doyen et j’ai perdu mon job.
Ce qu’il y a de bien, aux Etats-Unis, c’est que quand on fait une connerie, il suffit de dire qu’on était malade mais qu’on se soigne (avec le joker « j’ai trouvé Dieu » pour les cas difficiles), et le monde vous pardonne, ainsi que le juge. J’ai donc évité la prison en passant trois mois dans un institut de réhabilitation à Santa Barbara, aux frais de mes parents que le mot « prison » avait chamboulés. Je m’y suis reposé un peu en buvant des Malibus sans alcool que l’infirmière de service acceptait toujours de ramener, pour un pourboire, à leur état normal, et en aidant de jeunes héritières à trouver des plaisirs de substitution à leur usage indu des anti-dépresseurs. Je repensais de temps à autre au vieil homme et me demandais ce qu’il aurait dit de ces dernières péripéties. Pas grand chose, sans doute, à ses yeux rien là que de très banal. Je commençais d’ailleurs à lui donner raison : peu importe ce qu’on invente, la vie n’est jamais qu’une lente répétition du même. Le sexe, la violence, faits à soi-même ou à autrui. Dans mon cas, Cynthia, Claudia, Carla, et les Malibus servis par les infirmières. Était-ce là ce qu’il avait voulu me dire ? Avais-je mal interprété son message ? Aurais-je dû accepter dès le début qu’il n’y a jamais rien de neuf, toujours les mêmes vieilles histoires qui n’intéressent que soi ? Mes trois mois terminés, je suis retourné au jardin public pour lui poser la question, mais les mouches tournoyaient seules autour du banc. Les jours suivants, la même chose. J’étais assis là à me demander si je le reverrais jamais, lorsqu’une des dames mexicaines est venue vers moi et m’a interpellé en espagnol : — Hé, petit homme ! Tu cherches le vieux qui s’asseyait toujours ici ? — Oui, ai-je répondu, vous le connaissez ? — Ay, madre mia, il est mort, a-t-elle dit en se signant. Ils en ont parlé dans les newspapers, c’était quelqu’un de connu, un peintre ou un artiste, avec un nom polonais… — Il s’appelait pas Bukowski quand même ? — Si si, c’est ça, Charles Bukowski, pobrecito… a-t-elle dit en s’éloignant.
En rentrant chez moi, cette après-midi-là, je me suis trouvé con. J’avais rencontré Charles Bukowski et j’avais passé mon temps à chercher du neuf, au point de rater ce qui était sous mes yeux, cette rencontre possible. Toutes mes rocambolesques aventures valaient-elles d’avoir perdu l’occasion d’un vrai rapport humain avec mon auteur préféré ? Comme le fils avec son Papa, j’avais tant voulu lui plaire que j’avais omis de le rencontrer en tant que personne. Maintenant, il était mort. Et c’est là que j’ai compris que ce qui est neuf, c’est ce qui n’existe plus.
Bantayan (Philippines), 16/6/12